Le retour du sauvage

En ce temps de confinement obligatoire et de promenade dans un rayon d’un kilomètre du domicile, c’est l’occasion de faire des découvertes ultra-locales. Dans le bassin d’orage en face du parc Belay, les iris des marais illuminent la berge. L’eau, peu profonde la plupart du temps, est fréquentée par des canards colverts, trois mâles ensemble d’un côté, deux mâles et une femelle de l’autre. Deux poules d’eau sont venues exceptionnellement. Beaucoup plus farouches, elles n’apprécient guère la fréquentation accrue de tous ces promeneurs humains. La bergeronnette profite de la vase à découvert pour arpenter d’un pas pressé, picorant de droite et de gauche en hochant la queue nerveusement. Le merle posé dans un arbuste pousse un cri d’alarme en s’enfuyant au ras du sol pour se repercher quelques mètres plus loin. Depuis quelques jours, c’est le concert des batraciens. Je distingue deux chants différents, celui de la grenouille rieuse, et un autre plus grave.

Dans le bassin d’orage en face du parc Belay, des iris des marais en fleurs depuis le 20 avril

Grâce à l’apaisement de la circulation automobile, j’entends souvent le pic vert qui se déplace avec un cri sonore caractéristique. Il est exceptionnellement venu picorer sur la pelouse du jardin, puis il s’est longuement posé sur une branche du vieux chêne en face de ma baie vitrée. Dans le bois traversé par la rue de Lavigne, j’ai entendu à plusieurs reprises le pic tambouriner contre un tronc d’arbre, malheureusement sans réussir à l’apercevoir dans le fouillis végétal. Des « chandelles » d’arbres morts encore debout sont toutes crevassées par sa recherche de larves d’insectes.

Le pic vert fait une sieste qui ne l’empêche pas d’être attentif à son environnement

Il y a deux jours, j’ai entendu un coucou, ce qui est rarissime en ville, même si j’habite non loin de petits bosquets qui se réduisent comme une peau de chagrin sous la pression immobilière. Une hulotte proteste en plein jour, dérangée par des importuns qui profitent de la lumière éblouissante pour houspiller ce grand prédateur nocturne de petites bêtes à plumes ou à poils.

Le « crachat de coucou » (mousse de cicadelle)

Cet amas mousseux apparaît au printemps, période de ponte et de naissance des larves de cercopes, cousines des cigales, comme la cicadelle écumeuse par exemple. Les larves sucent la sève des plantes qu’elles parasitent et en extraient les éléments nourriciers. Une fois filtrée, la grande majorité de cette sève sert à fabriquer l’écume qui est produite par des glandes salivaires situées dans l’abdomen et excrétée par l’anus. Cette écume a de multiples utilités. Elle sert tout d’abord à cacher la larve d’éventuels prédateurs et parasites. Elle assure une isolation qui lui permet de contrôler la température et l’humidité, l’empêchant de se dessécher. Le goût âcre de cette écume constitue aussi un bon répulsif face aux prédateurs.

Plantain lancéolé en fleur, avec comme hôte une larve de cercope invisible dans la mousse

A proximité de l’aéroport, une tige d’ortie sert de support aux rayons d’une guêpe poliste. Jour après jour, j’observe la reine ou les ouvrières qui se relaient sur le nid, le parcourant patiemment pour arranger une alvéole de ci, contrôler l’intérieur d’une autre en plongeant la tête la première tellement profondément qu’il lui faut ensuite pédaler frénétiquement pour réussir à s’extirper de l’orifice. Si on s’approche trop, elle s’effraie et s’envole un peu plus loin, mais elle ne tarde pas à revenir pour effectuer sa tâche de garde et d’entretien du nid.

Le nid d’une petite colonie de guêpes poliste

Les guêpes Polistes sont identifiables à leurs longues pattes jaunes tendues à l’arrière en vol. L’aiguillon est invisible car il est rétractile. Il est lisse, ce qui permet de le retirer une fois planté. Les mâles en sont dépourvus. Malgré son apparence fragile, ce nid aérien est très résistant et contient entre 15 et 200 individus environ. Au printemps, la fondation du nid se fait par une seule fondatrice. Elle construit 20 à 30 cellules juxtaposées autour de la première et destinées à recueillir les œufs. La reine est souvent rejointe par d’autres jeunes reines, de deux à six, qui ont un statut de subordonnées. Elle élit souvent domicile dans un bâtiment dont elle apprécie sans doute la capacité à protéger le nid des intempéries. Relativement pacifiques, ces guêpes polistes n’attaquent l’homme que pour défendre le nid.

Un seul rayon suspendu à la tige d’une ortie

Depuis un mois, l’ail triquètre (à trois angles, dont la tige a une section triangulaire) forme des parterres denses de bouquets de feuilles vernissées où se dressent de hautes tiges portant des fleurs blanches qui pendent en ombelle. Il apprécie les lisières, les berges des ruisseaux, les sous-bois où il se dépêche d’accomplir son cycle avant que la canopée ne le plonge dans une semi-obscurité. Souvent confondu avec l’ail des ours, il est également comestible, à l’instar aussi de l’ail de cuisine : bulbe, feuilles et fleurs se mangent crus en pesto, salade, ou cuits. Attention toutefois à l’endroit où vous le cueillerez. Certaines zones de récolte ne sont pas conseillées, comme les bords de sentier fréquentés par exemple. Il a des origines méditerranéennes et, introduit pour ses propriétés culinaires et ornementales, sa nature vigoureuse et prolifique lui a permis de se naturaliser dans de nombreuses localités où son invasion est préoccupante. Une fois installé, les espèces locales disparaissent.

Ail triquètre

A propos d’invasive, j’admire la croissance phénoménale de la renouée du Japon, Fallopia japonica, qui nous barre mollement le passage.
Cette plante herbacée très vigoureuse est originaire de Chine, de Corée, du Japon et de la Sibérie où elle est une pionnière colonisant les pentes de volcans dans son aire d’origine (sols volcaniques nus riches en métaux), et les monticules de cendres issues des centrales thermiques à charbon dans son aire d’introduction. Elle est cultivée en Asie où elle est réputée pour ses propriétés médicinales. Naturalisée en Europe et en Amérique, elle y est devenue l’une des principales espèces envahissantes ; elle est d’ailleurs inscrite à la liste de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) des 100 espèces les plus préoccupantes. Rien ne pousse sous le feuillage de cette plante qui prospère sur une section, le long du grillage de l’aéroport, empêchant même le bambou d’avancer à travers sa barrière végétale, ce qui est un exploit. Entre mars et mai, les jeunes pousses peuvent être cueillies (et tant qu’elles sont encore tendres, les jeunes tiges) et brièvement cuites à l’eau. Cependant, il n’est pas toujours prudent de consommer des renouées récoltées en Europe, car la majorité des massifs s’est développée sur des sols artificiels. La renouée est une plante métallophyte, il est donc également possible qu’un massif soit indicateur de pollution du sol aux métaux. La probabilité que ces sols soient pollués et que la végétation qui se développe dessus soit impropre à la consommation humaine est donc importante : il faut être « sûr » de la station où s’effectue la cueillette.

Renouée du Japon, Fallopia japonica

Autres envahisseuses, locales toutefois, la ronce et le chèvrefeuille se répartissent l’espace derrière les parterres d’orties. L’air, momentanément libéré des effluves néfastes des avions, embaume de façon extraordinaire, surtout par cette météo où alternent pluie et soleil qui magnifient les senteurs végétales. Depuis deux jours, je repère des cimes d’ortie aux feuilles bizarrement recourbées en nacelle cousue de fil blanc: des chenilles s’y enferment déjà pour se convertir en chrysalide, puis en papillon. Cela peut être le vulcain, le paon-du-jour, le machaon, le Robert-le-diable, la petite tortue, la carte géographique, la belle dame ou encore la pyrale de l’ortie ou celle du houblon.

Les jolies fleurs de la ronce, promesses de fruits savoureux
Des feuilles d’ortie cousues de fil blanc…

Une coccinelle m’intrigue: sa tête et son torse ont la même couleur que ses élytres: orange. C’est une des rares coccinelles herbivores: la Coccinelle de la bryone ou la Coccinelle à 24 points. La voici justement sur sa plante hôte, une grimpante qui pousse spontanément le long des haies des jardins, des espaces verts, des pâtures, des dunes…, et aussi le long de l’aéroport de Parme et dans mon jardin où je la laisse pousser sur un laurier sauce, mais dont je détache les vrilles de ma pauvre verveine citronnelle qui a bien du mal à prospérer dans ce voisinage envahissant.

La coccinelle de la bryone

Les vrilles de cette Cucurbitaceae se déroulent et s’allongent comme des fouets, décrivant de grandes rotations, à la recherche d’un support à agripper. Sensibles, les vrilles changent de stratégie, s’enroulant et se resserrant rapidement (24 heures leur suffisent) lorsqu’elles entrent en contact avec un objet dont la taille et la rugosité leur conviennent. Cette sensibilité au toucher émerveillait le naturaliste Charles Darwin qui consacra toute une monographie aux vrilles (On the Movements and Habits of Climbing Plants, 1865). En 1863, le naturaliste écrivait à son ami et botaniste Asa Gray: «Mon principal cheval de bataille actuel (…), c’est les vrilles; leur sensibilité au toucher est merveilleuse».

Une découverte récente vient de m’enchanter: avec le repos forcé des tondeurs de pelouses et autres espaces verts, des orchidées se sont manifestées dans le parc d’une résidence donnant sur le centre sportif Haitz Pean ! Dès le lendemain, j’ai emporté mon appareil photo et j’ai immortalisé les belles, profitant de l’occasion pour signaler ma trouvaille à une résidente. J’ai eu de la chance: elle est sensibilisée à la nature et décidée à créer avec quelques voisines un jardin partagé. Nous avons été directement en phase. Je lui ai suggéré d’installer une rubalise sur le pourtour et de signaler au jardinier de ne pas tondre cet espace jusqu’à la fin du cycle de ces plantes pour leur laisser le temps de se ressemer. Ouf, les orchidées ont eu chaud ! Dès le lendemain, le jardinier était déjà à l’œuvre (tant mieux pour lui, mais dommage pour la biodiversité). Heureusement, la dame avait eu le temps d’installer la protection et de le prévenir. Il ne me reste plus qu’à attendre que la troisième espèce daigne fleurir pour que mon amie Françoise puisse l’identifier…

Orchis laxiflora (O. à fleurs lâches)
Serapias lingua (S. langue)
Photo de l’orchidée en bouton, Sérapias cordigera ou vomeracea ?

Dernière découverte: en longeant l’aéroport, de longues hampes roses ont attiré mon regard. Le lendemain, j’ai emporté pour ma marche quotidienne ma paire de jumelle et l’appareil photo: pas de doute, ce sont aussi des orchidées qui poussent dans la prairie derrière le grillage. Françoise les a reconnues, ce sont aussi des orchis à fleurs lâches, beaucoup plus hautes que celles de la résidence. Il y en a plusieurs pieds, tous de la même stature. J’espère qu’elles échapperont à la tondeuse.

Orchis à fleurs lâches parmi les graminées.
Le retour du sauvage
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2 commentaires sur “Le retour du sauvage

  • 1 mai 2020 à 16 h 09 min
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    merveilleuse balade illustrée tout près, mais pas assez pour que je ne dépasse le km réglementaire! Merci
    madeleine
    .

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  • 1 mai 2020 à 19 h 26 min
    Permalink

    on a toujours plaisir à « réveiller »les sens avec ces belles photos d’une nature généreuse et préservée.
    merci Cathy . Bonne continuation.

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