
Alors qu’en février seuls de grossiers copeaux de bois recouvraient encore les bacs emplis de terreau sur les toits de Lilitegia, il a suffi de quelques mois pour changer du tout au tout la physionomie de ce grand jardin étagé sur deux terrasses contiguës. Un groupe formé d’habitants de l’ensemble résidentiel s’est constitué peu à peu, le bouche à oreille fonctionnant parmi les voisins dans chaque immeuble, aussi bien chez les locataires que chez les propriétaires.
Le réseau WhatsApp très rapidement mis en place a permis à tout nouveau participant de s’intégrer rapidement aux activités, que ce soit durant le temps d’animation de Libre Cueillette ou à tout autre moment de la semaine. Une coordination est apparue, de plus en plus efficace notamment pour se relayer à l’arrosage durant les semaines estivales de sécheresse et de canicule, et pour indiquer au groupe ce qui avait été fait et ce qui restait à faire.


Durant ces premiers mois, la vocation de Libre Cueillette n’est pas de délivrer un cours accéléré de jardinage. Il s’agit plutôt d’amener progressivement les participants à se connaître, à collaborer, à s’entendre, à se lancer dans des expériences, quitte à commettre des erreurs, peu importe ! On apprend davantage en pratiquant soi-même. Bien sûr, ceux qui en savent davantage doivent apprendre la patience, et comprendre qu’il faut un peu de temps pour que les connaissances se répandent parmi les plus novices de tous âges. Inversement, les autres doivent surmonter leurs appréhensions, leurs craintes de mal faire, et laisser s’exprimer leurs intuitions, leurs envies.





L’arrosage est un art difficile, les résidents l’apprennent à leurs dépens. Sonia a beau prévenir qu’il est préférable d’attendre que chaque plante montre qu’elle a soif (avec ses feuilles qui pendent), et qu’il est important de bien couvrir la terre autour des plants (avec les copeaux de bois, de la paille, des herbes sauvages que l’on aura déracinées des massifs…) de façon à limiter l’évaporation et préserver l’humidité du sol, les jardiniers en herbe s’inquiètent de la chaleur et arrosent avec un peu trop d’enthousiasme. Qui plus est, malgré l’indication de n’arroser qu’au pied de la plante, souvent les feuilles sont aussi aspergées. Résultat, les magnifiques plants de petits pois sont bientôt colonisés par l’oïdium. Il s’agit d’un champignon, Erysiphe polygoni, qui a tôt fait de se propager sur tout le rang, tiges, feuilles et gousses comprises, réduisant à néant la récolte si bien commencée. Quelle déception !

Les plantes, c’est comme les enfants, il faut les protéger mais non les surprotéger, de façon à ce qu’elles développent leurs propres défenses. Elles ont des capacités d’adaptation aux excès de chaleur et de sécheresse. Par exemple, elles croissent moins rapidement, produisent moins de feuilles, ou leurs feuilles sont plus petites, plus coriaces également, plus foncées et moins tendres. En outre, elles réduisent la photosynthèse en milieu de journée, ce qui implique qu’elles pompent moins d’eau, ferment leurs stomates et par conséquent transpirent moins : elles deviennent naturellement plus économes en eau. L’arrosage perturbe ces mécanismes et doit être pratiqué avec parcimonie, juste pour éviter bien sûr que la plante ne meure de soif. Enfin, les plantes ont de la mémoire. Les graines qui sont récoltées contiennent le souvenir des conditions qui ont prévalu, la canicule, la sécheresse, et elles donneront des plants plus économes, comme l’a démontré Pascal Poot avec ses tomates dans sa propriété de l’Hérault, au nord de Montpellier.

Dans le même ordre d’idée, une réflexion s’amorce pour assurer une meilleure protection aux plants les plus fragiles. Jardiner sur les toits expose davantage les végétaux au vent, au soleil, au froid. Comme la plupart des légumes sont des plantes annuelles, cela signifie que l’on mettra à profit les observations de cette première année pour choisir de nouvelles implantations, par exemple à l’abri des pans de mur qui entourent les terrasses. On pourra également faire des haies avec les végétaux les plus robustes, et confectionner des tonnelles avec les plantes grimpantes de façon à abriter les légumes les plus fragiles d’une exposition directe au soleil.

Si tout le monde se réjouit de voir les insectes butineurs prospecter les fleurs jusqu’au quatrième étage, la chanson n’est pas la même lorsque Sonia découvre des chenilles sous les feuilles de choux. La piéride (un joli papillon blanc avec des points noirs sur les ailes) est venue pondre à l’envers ou à l’aisselle des feuilles et, déjà, des œufs éclos s’échappent de jeunes chenilles affamées, installées directement par la femelle sur leur plat favori. La meilleure prévention est la détection des œufs que l’on ôte du bout du doigt en frottant la feuille où ils sont collés. Sinon, il faut partir à la recherche des chenilles, vert ou jaune-vert sur vert, pas faciles à détecter et souvent cachées dans les creux et les coins ombragés.




