Stage en Crète

Une qualification européenne

Dans le cadre d’un complément de sa formation d’animatrice de jardins partagés effectuée à Pau, Sonia Ruiz, animatrice de Libre Cueillette, est partie en stage d’une semaine en Crète du 20 au 26 mai 2019 pour échanger sur les pratiques et les méthodes culturales de ce pays. Les frais ont été couverts par le programme européen Erasmus+, programme soutenant le projet Gardeniser Pro. La communication entre les participants sur place s’est faite essentiellement en anglais.

3 lieux visités: Héraklion, Réthymnon et Hania (La Canée)

Après un vol de nuit Toulouse-Héraklion, les activités ont débuté dès le matin par la visite d’un marché typique de la capitale crétoise. On y trouve beaucoup de produits locaux, dont d’excellentes petites bananes, se souvient Sonia. La Crète est rattachée à la Grèce depuis le traité de Londres de 1913. En raison de la crise qui a débuté en 2008, les Crétois ont subi une chute drastique de leurs revenus qui réduit leur pouvoir d’achat pour des produits d’importation. Toutefois, l’île vivant essentiellement de l’agriculture et du tourisme, ils ont relativement moins souffert que la Grèce continentale grâce à l’intensification des cultures vivrières familiales. En raison du climat et du relief, en dehors des chèvres dans les montagnes et de quelques troupeaux de moutons (1,9 million d’ovins en 2010), on ne trouve pratiquement aucune trace d’autres animaux, et surtout très peu de bovins.

Lantana (Verbenaceae)

La fertilité du sol crétois, certes relative mais excellente comparée au reste de la Grèce, a permis à l’île de se situer parmi les toutes premières régions agricoles de l’ensemble hellénistique. Comme dans l’ensemble de la Grèce, les oliveraies sont particulièrement nombreuses et constituent la principale ressource. Adaptées au climat et aux précipitations (rares) en été, les olives trouvent un terrain idéal en Crète. Le raisin est, lui aussi, assez représenté, principalement sur les coteaux et les hauts plateaux où les vignes offrent un vin légèrement sucré et très doux. Une partie des fruits des vignes est destinée à la production de raisins secs.

Sonia apprend que beaucoup d’agriculteurs transforment eux-mêmes leurs produits (confitures, sauces, …). Nombre d’entre eux se fédèrent aussi sous forme de coopératives ou s’entraident sur le plan familial. On lui explique que, depuis 2016, le gouvernement grec a modifié et modernisé la législation de l’économie sociale et solidaire qui est désormais considérée comme un nouveau modèle de travail, ainsi qu’un modèle alternatif de production et de consommation. D’après ses mentors, 84 « entreprises sociales » ont été créées dans la foulée, mais seulement une dizaine serait encore en activité.

Le groupe se rend à Hania et fait halte dans la petite boutique « Terra verde« , rue Daliani. On y trouve des produits locaux crétois achetés à de petits producteurs, huile d’olive biologique, miel, vin, herbes, biscottes. Il y a aussi des produits en provenance de Grèce continentale, émanant de coopératives et d’entreprises possédées par leurs employés, tels que des légumineuses, des pâtes et des noisettes, ainsi que du café exporté par des communautés Zapatistes de Chiapas (Mexique), de l’Équateur et du Paraguay, du thé de l’Inde, du Vietnam et d’Afrique du Sud, et du maté du Brésil. Sonia remarque avec surprise le nom de l’anarchiste français du XIXe siècle Pierre-Joseph Proudhon sur une affiche au-dessus des étalages. Ce collectif de militants anarchistes fabrique sa propre poudre de cacao et de la pâte de chocolat, estampillées à la marque de l’épicerie. Il a aussi le projet de créer un restaurant solidaire d’insertion où les clients cuisineraient ensemble et consommeraient à un prix réduit, des repas étant offerts aux plus démunis. Le collectif soutient une économie respectueuse de l’environnement, du producteur et du consommateur.

Leur guide crétois s’appelle Kosta (sur les photos, c’est le grand chauve à la barbe en collier). Sonia sympathise avec les deux Anglaises: Helen est bénévole dans un jardin partagé londonien et dans un café solidaire, Heidi, à la haute coiffure enturbannée, a vécu en Éthiopie, travaille au British Museum, et se révèlera au fil des jours un véritable as de la botanique. Cette dernière participe à un jardin partagé géré par une association paroissiale protestante et à un restaurant similaire à l’Artotekafé de la résidence Breuer de Bayonne. Durant cette semaine, elle dort à peine car elle doit déposer un nouveau projet dans un délai très court pour obtenir un financement et elle passe ses nuits à le préparer.

Fresque murale sur une place de Hania.

Sonia est venue en Crête avec Virginie qui a fait la formation avec elle et relance un jardin partagé sur Pau. Près d’Héraklion elles ont assisté avec étonnement au retour de détenus en prison pour y passer la nuit. Ils marchaient dans les rues en portant leurs outils sur l’épaule (pelle, bêche, …), car ils travaillaient à l’extérieur dans le maraîchage. Une mesure certainement très bénéfique pour leur future réinsertion dans la vie civile, selon elles. A Hania, le groupe visite le front de mer où se dresse une mosquée transformée en hammam. Les jardins et cours intérieures sont invisibles depuis les rues: l’influence orientale demeure dans la structure des villes. Au loin, on aperçoit des sommets enneigés: ce sont les Montagnes Blanches (Lefka Ori) dont le Pachnès culmine à 2 453 m.

Depuis une colline, Sonia remarque des récupérateurs d’eau de pluie et des chauffe-eau solaires alimentés par le réseau de la ville. Elle se demande si ce ne serait pas mieux de les relier ensemble. Le regard plonge entre les murs où s’élève la végétation touffue des jardins privés. Le groupe dîne à Héraklion dans un restaurant géré par une association de producteurs bio en permaculture et de consommateurs. « Antifa » (antifasciste): Sonia remarque ce tag à plusieurs reprises au cours de ses visites urbaines. Toutefois, l’article en lien daté de 2015 souligne que le mouvement néo-fasciste est davantage centré sur Athènes et la Grèce continentale qu’en Crète. Le mouvement « Aube dorée » y mène des actions violentes contre les immigrés, les anarchistes et les militants de gauche. Un procès est toujours en cours dans lequel sont impliqués des dirigeants, députés et membres du parti d’extrême-droite. En Crète, l’immigration contrôlée est surtout albanaise, elle est employée dans l’agriculture. Nombreux sont ceux qui travaillaient dans le secteur de la construction, aujourd’hui quasi à l’arrêt, la crise qui sévit les encourageant à un retour au pays. L’immigration clandestine existe, bien sûr, mais rien de comparable avec la grande métropole qu’est Athènes.

Le groupe visite Réthymnon. Dans le port de plaisance s’élève une ancienne fortification. Un peu plus loin, un phare en pierres de taille s’élève à l’extrémité d’une digue. Sur un mur d’un vieux quartier, une pierre est gravée d’une inscription arabe, vestige sans doute de l’occupation ottomane. Certaines rues étroites ont un petit air d’Andalousie. Il reste quelques maisons de bois typiques. Dans la montée vers l’ancienne forteresse vénitienne, le café coopératif Chalikouti propose des « meze » (petits plats). Un minaret pointe au-dessus des maisons basses de la ville. Sur une place, une ancienne mosquée est en réfection pour la transformer en un musée d’archéologie.

Souvenir de la présence ottomane ?

Sonia remarque une affiche qu’elle se fait traduire: c’est un soutien aux gilets jaunes français ! Une autre affiche s’est superposée sur le même poteau: c’est un avis de décès pour prévenir les gens du quartier. Dans un parc un peu à l’abandon, des arbres semblent habités d’une vie occulte: des sculptures mystérieuses de visages sont insérées dans les creux des troncs.

Une visite est organisée chez des maraîchers, Joseph et Vass. Ils sont dans une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) depuis cinq ans, à l’initiative d’un couple d’enseignants présents avec le groupe pour cette occasion. Ces derniers souhaitent ainsi valoriser le travail de maraîcher: c’est la première AMAP de l’île. Les commandes se font par l’intermédiaire d’un site Internet, mais les débuts sont difficiles. En effet, en Crète, les gens des villes ont encore de la famille à la campagne qui les fournit en produits agricoles. Ils n’achètent guère ailleurs, ce qui met en difficulté les petits paysans. Joseph est maraîcher et cuisinier privé. Il fait découvrir les fleurs et les plantes sauvages comestibles aux gens riches.

Sur le lieu de production sont cultivés pêle-mêle des oliviers, divers arbres fruitiers, des fleurs et des légumes (tomates, oignons, …). Heidi montre à Sonia la « fleur-chien »: c’est ce que nous appelons en France la gueule-de-loup ou muflier. Sa corolle, pressée sur les côtés, faisait imaginer à nos ancêtres la gueule d’un loup (ou d’un chien qui aboie). C’est surtout un mécanisme actionné par les bourdons qui récoltent nectar et pollen à longueur de journée. Les deux agriculteurs veillent aux associations de plantes, les laissent accomplir leur cycle et récoltent les graines pour les ressemer l’année suivante. Pour limiter les dégâts occasionnés par les escargots, ils pulvérisent de la cendre. Ils travaillent beaucoup et rapportent qu’ils ont du mal à écouler leur production. – Une situation bien différente de la France où la production de bio peine à couvrir la demande ! – Les diverses parcelles qu’ils cultivent leur ont été mises à disposition par des propriétaires terriens.

Beau parterre

Au total 30 % du sol crétois est cultivé et l’on compte environ 35 millions d’oliviers, soit 60 par habitant de l’île ! Grâce aux sommets montagneux, les zones cultivables sont irriguées par de nombreuses sources. Le tiers de la production d’huile d’olive grecque provient de Crète. La culture de l’olive constitue une bonne activité économique hivernale, complémentaire de l’industrie du tourisme en été. Aussi, maints Crétois actifs dans le tourisme en été produisent de l’huile d’olive en hiver. Les cultures exportées vers le reste de la Grèce ou l’Europe sont principalement les olives et l’huile d’olive, les fruits (raisins, citrons, oranges, mandarines, melons, pastèques, kiwis, avocats et bananes), les légumes (tomates, concombres, pommes de terre, aubergines et poivrons) et les herbes (origan, thym, laudanum et menthe). L’agriculture biologique se développe sur toute l’île et pourrait constituer une alternative intéressante et pleine de promesses pour les agriculteurs crétois.

Une plante adaptée à la sécheresse

Le groupe revient sur Hania pour visiter à 17 kilomètres de distance près de Fournes, au pied des Montagnes blanches, un parc botanique. En 2003, il a été gravement endommagé par un incendie, les quatre frères, qui ont conçu cet espace et ont mis six ans pour l’aménager, ont déploré la perte d’un olivier pluricentenaire. Mais tel le Phénix des légendes antiques, le parc a rejailli de ses cendres avec une belle vigueur. Ses 20 hectares sont plantés de quelque 150 espèces d’arbres fruitiers du monde entier, des douzaines d’espèces d’herbes aromatiques, de plantes médicinales et ornementales réparties en fonction des expositions et du micro-climat de la région qui constituent un paradis pour des centaines de plantes et d’animaux. Dans cette exubérance végétale, Sonia s’est sentie « comme dans un jardin accueillant », la diversité des espèces exotiques en sus. Kosta, le mentor crétois du groupe, n’a pas voulu les laisser repartir sans leur montrer d’autres facettes de l’île, comme le village de Matala au sud d’Héraklion, petit village de pêcheurs aux maisons typiques donnant sur le golfe de la Messara et la mer de Lybie. Les grottes creusées dans la falaise qui surplombe les habitations furent transformées dans les années 1960 en habitations troglodytes par des hippies européens (surtout anglo-saxons) dont la communauté est encore présente aujourd’hui. Le village de Stella, à l’est d’Héraklion, est une station balnéaire très dynamique.

Bougainvillier

La Grèce est l’un des pays les plus touristiques du monde et la Crète est l’une des régions les plus touristiques du pays, avec plus de 4 millions de visiteurs en 2018, un record, pour une population de 630 000 habitants. Il s’agit de la deuxième île la plus visitée, après l’indétrônable Santorin. Dans certaines régions, toutes situées sur la côte nord de l’île, cet afflux touristique est particulièrement visible. Depuis les années 1960, la Crète s’est largement ouverte au tourisme. Cette activité a d’abord profité aux propriétaires de grands complexes hôteliers sur la côte nord, la plupart du temps grecs ou étrangers, mais plus rarement crétois. Petit à petit, les bénéfices de cette frénésie touristique se sont étendus à toute la population qui a su y trouver son compte. Aujourd’hui, le tourisme est devenu indispensable à l’économie crétoise en tant que tout premier secteur d’activité. Les Allemands sont les plus nombreux à venir fouler le sol crétois, suivis des Britanniques. Les Français sont également largement représentés.

Plante du parc botanique près de Hania

Si la tendance à la hausse se maintient, en dépit des revenus générés évidemment bienvenus dans un pays en crise, l’ensemble de la Grèce, y compris la Crète, pourrait subir les effets négatifs d’un trop-plein touristique, notamment en termes écologiques. Un gros effort reste notamment à faire sur le plan de la gestion de la ressource en eau (réduction du gaspillage, traitement des eaux usées,…). Fin février 2019 à l’ouest et début avril à l’est, des phénomènes météorologiques exceptionnels ont affecté l’île. Les précipitations particulièrement intenses atteignant des records ont entraîné un véritable désastre avec des inondations, des ponts emportés par les crues, des routes détruites, des glissements de terrain, des éboulements… A l’examen des photos de paysages prises par Sonia, il semble que, comme en Espagne, ces événements soient à imputer en partie à des pratiques culturales inadéquates. L’arboriculture est l’activité dominante sur le relief montagneux de la Crète: elle constitue 80% des exploitations agricoles, dont les quatre cinquièmes sont des exploitations d’oliviers et assurent la production d’huile. Il semble notamment que la terre mise à nu autour des oliviers et arbres fruitiers soit sujette à une érosion qui peut aller par endroits jusqu’à la désertification, d’où des événements catastrophiques en périodes de fortes pluies.

La Crète, une île montagneuse au sol fragile

Pour conclure sur cette expérience, Sonia était partie dans l’idée d’initier la création du premier jardin partagé crétois. Bien qu’elle ait vanté à plusieurs reprises l’intérêt pédagogique et social de cette activité, elle n’a pas pu la mettre en application. Pourtant, hors nécessité productiviste, un jardin partagé serait un lieu adéquat d’expérimentation de techniques culturales économes en eau et protectrices des sols. Par ailleurs, elle s’est parfois trouvé confrontée à des différences de rythme et de notion du temps (qui passe): en Européenne du Nord, elle souhaitait « rentabiliser » au maximum sa présence dans ce pays, mais souvent, un rendez-vous donné à 9 heures du matin se soldait par un départ en fin de matinée, et des visites se prolongeaient en bavardages qui ne la passionnaient guère. Par contre, elle s’est sentie plus proche des Anglaises, alors qu’elle s’était dit que jamais elle ne pourrait se rendre dans un jardin partagé britannique géré avec une très grande rigueur par des communautés paroissiales protestantes (c’était l’image qu’elle s’en faisait). Les échanges avec ses compagnes lui ont communiqué l’envie d’aller rendre visite à nos proches voisins. Une expérience positive donc, qui l’a confirmée dans son souhait de continuer à se former en échangeant sur les pratiques internationales pour progresser sans cesse.

Plante du parc botanique près de Hania
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